La parabole des "Vignerons homicides"

pistes de lectures proposées par  le Rabbin Rivon Krygier

 

Ce texte, bien sûr, en première lecture, ne peut que grésiller aux oreilles du Juif que je suis. Le verset 43 qui livre la clef de la parabole porte les accents de la fameuse « théologie de la substitution ». Le meurtre des serviteurs et puis du fils du propriétaire du domaine fait redéfiler sous mes yeux tous ces versets stridents et assourdissants : "Ces gens-là ont mis à mort Jésus le Seigneur et les prophètes" (I Thessaloniciens  2,15), "Jérusalem, la ville qui tue les prophètes et qui lapide ceux qui lui sont envoyés " (Matthieu 23,37 ; Luc 13,34). "Afin que le sang de tous les prophètes qui a été versé depuis la fondation du monde soit redemandé à cette génération" (Luc 11,50). Je pense au terrible pamphlet de Méliton de Sarde, (Peri Pascha, § 85-86) où les accusations prennent la forme d’imprécations interminables. Mais aussi à ceux du Coran qui en reprend allégrement le topos : « (Nous les avons maudits) à cause de leur rupture de l'engagement, leur mécréance aux révélations d'Allah, leur meurtre injustifié des prophètes, et leur parole : “Nos cœurs sont (enveloppés) et imperméables”. Et réalité, c'est Allah qui a scellé leurs cœurs à cause de leur mécréance, car ils ne croyaient que très peu » (sourate 4:155-157)… Au pire, ce genre de vision finit par donner : Tuons les "tueurs", les "cafards", et la vigne sera nôtre !

En seconde lecture, je tente de prendre de la hauteur. Je me souviens que de telles accusations existent déjà dans les harangues prophétiques de la Bible rabbinique ! "Ils ont rejeté Ta Loi derrière eux et ont tué les prophètes qui les adjuraient de revenir à Toi" (Néhémie 9,26 ; 2 Ezra 19,26). "L’épée a dévoré vos prophètes comme un lion destructeur et vous n’avez pas eu peur" (Jérémie 2,30). Et j’en passe. Le lecteur est tenté de se dire : si les accusations viennent des juifs eux-mêmes, alors cela ne vaut-il pas pour aveux ? Mais s’accuser soi-même ou son propre peuple, n’est-ce pas une manière de se confesser ou d’appeler les siens au ressaisissement ? Cela n’a plus rien à voir avec le ressentiment, cette espèce de rage vissée au corps qui veut qu’on a besoin de dénigrer l’autre pour se justifier soi-même. Cette rage-là, hélas, se trouve parfois aussi chez nous.

Je tente, en troisième lecture, de prendre plus encore de hauteur. La parabole des vignerons n’est pas le dernier mot des Évangiles. Jésus n’a-t-il pas dit : « Père, pardonne-leur, car ils ne savent ce qu'ils font » (Luc 23,34) ? Et l’apôtre Paul, de souligner combien il fut « scandale pour les Juifs et folie pour les païens » (I Co 1,23). Si les Juifs n’ont vu en Jésus ni Dieu, ni le messie, il faudrait refondre la parabole d’une tout autre manière. Si ni les serviteurs, ni le fils qui accourent à la vigne ne sont identifiés, aux yeux des fidèles vignerons, comme mandatés par le propriétaire, ils ne peuvent leur apparaître autrement que comme des imposteurs. Tant la Tora (Deutéronome 18,20) que les Évangiles (Mt 24,5-11) n’avertissent-ils pas de la survenance de faux prophètes et de faux messies ? Comment être si sûr ? Le scandale alors est de faire passer une conviction pour une certitude, une fidélité pour un crime inexpiable, puis comme un stigmate porté indéfiniment sur toutes les générations descendantes. Le pardon ne commence jamais que par la compréhension de l’incompréhension. Incompréhension redoublée, car l’histoire ne démontre pas qui n’a pas compris qui.

Hissons-nous plus haut encore. Entendons la cupidité dénoncée par l’auteur de la parabole non comme rapportée à Jésus spécifiquement mais comme une fable universelle. Ces vignerons, en supposant qu’ils aient bien reconnu les protagonistes, n’ont vraiment eu de respect, ni pour le propriétaire, ni pour ses émissaires, ni même pour la vigne. Ils n’ont au fond d’égard que pour eux-mêmes, entendons, pour leur concupiscence insatiable. Ce sont vraiment de « pauvres types ». Et on les connaît. Ils sont partout, de tous les peuples, y compris en nous, en nous tous. Nous revoilà retombés avec eux au plus bas, dans le fond du problème. Les vignerons sont comme enfermés dans leur vigne carrée, leur tour d’ivoire, leur quant-à-soi. Tout autre est intrus. Cela en devient une obsession, parfois une doctrine, une idéologie, une religion. Et une raison de tuer. Or la « pierre angulaire » en est la figure inverse. Elle relie un pan de mur à un autre, les aide à se tenir debout, à se soutenir l’un l’autre. Et ce type de pierre si précieuse si rare, n’est la propriété de personne mais de tous. Je ne sais si elle s’appelle Socrate, Jésus, Sohrvardi, Gandhi, Martin Luther King, Sadate, Rabin. Toutes ont été brisées avec violence comme jadis les tables de la loi. Toutes, elles portaient une promesse. Les pierres angulaires ne sont pas taillées comme les autres. Les hommes ont tant de mal à les reconnaître. Et quand l’un reconnaît l’une, il ne voit plus les autres. On les rassemblerait toutes qu’elles ne feraient probablement plus qu’une comme sous la nuque de Jacob qui s’était pris à rêver d’une échelle qui relie la terre au ciel.

Rabbin Rivon KRYGIER

        Paris XV°